Description du projet

Texte Erwan Simon

Albanie, exploration des Balkans

 

Mare Adriaticum

Le fond de l’air est velouté, la douceur du soleil vient caresser mon visage. Je scrute la mer avec Thomas, les senteurs de la pinède se mèlent aux parfums caractéristiques de la Méditerranée. Nous sommes en Albanie, sur les rivages de la mer Adriatique en quête de vagues. Au détour d’une baie, j’imagine Ulysse et la silouhette de son navire surgir à l’horizon. Lancé dans son odysée légendaire et poétique, le marin et explorateur redoutait la pétole des jours sans vents et craignait encore plus la colère de Poseidon qui pouvait transformer une mer paisible en un véritable déferlement de flots chaotiques. C’est justement ce que nous recherchons : de la houle ! La Mer Méditerrannée est une mer quasiment fermée, très sinueuse et découpée. Les prévisions météorologiques sont très changeantes l’hiver et le surf y est souvent sporadique, voir imprévisible. Est-il possible de surfer en Albanie ? C’est justement ce que nous voulons savoir et les informations sont limitées, voir inexistantes. La mer Adriatique s’inscrit dans la Méditerranée et représente un golfe assez profond qui s’étend des Balkans jusqu’à Venise en longeant la botte italienne. En 2009, j’avais exploré une partie de la Croatie et du Monténégro en compagnie d’Antony Colas et de Michel Isaia. L’expédition s’était achevée par une supberbe session sur les plages de Ulcinj, à deux pas de la frontière albanaise. C’était un beachbreak qui déployait des vagues intenses. Il pouvait donc sûrement y’avoir du surf dans le pays voisin. Coincé entre la Grêce et le Montenegro, l’Albanie ne présente pas une orientation très favorable pour entrevoir la houle. En bavardant plus tard avec l’hawaïen Randy Rarick, un des plus grands baroudeurs de l’histoire du surf, j’apprends qu’il y avait  surfé dans les années 70. Mais il est incapable de se souvenir à quel endroit. En 2019, le surf reste un mystère dans ce pays méconnu. Il n’y a qu’un seul moyen d’en avoir le coeur net : aller sur place explorer les rivages de l’Albanie.

L’œil de l’Aigle

 

L’Albanie se traduit littéralement par « le pays des aigles », un animal majestueux qui apparaît sur le drapeau national. Même s’il se fait de plus en plus rare, ce rapace redoutable représente la vivacité et l’efficacité. Son regard perçant lui permet de distinguer ses proies furtives à des kilomètres et avec un très large champ de vision. Le vol léger, les battements d’ailes amples et puissants, il plonge à pic soudainement sur la cible qu’il a repérée. Pour surfer en Albanie, il faut s’inspirer de cet oiseau stratège. Observer minutieusement les prévisions de vent, analyser et se jeter au plus vite sur les vagues éphémères. En Méditerranée, les houles sont aussi furtives. Les microclimats sont nombreux et parfois abstraits à décrypter. Durant l’hiver 2018/2019 les masses d’air chaudes et froides de l’Afrique et de l’Europe ont rendu cette mer labyrinthe très active, produisant même des houles d’une taille record sur de longues périodes. Néanmoins les vagues dans la Mer Adriatique se font très rares, quelques jours par an, c’est donc un défi délicat. Après plusieurs semaines d’observation des cartes météorologiques, une houle semble prendre naissance entre la Libye et la Tunisie en remontant vers Malte, la Sicile puis s’engouffrant dans la mer Ionienne et dans l’entonnoir que forment l’Italie et l’Albanie. Le doute fait partie de l’aventure, mais je décide de me précipiter sur cette houle qui arrive dans 48 heures. J’appelle le photographe Thomas Deregnieaux qui s’élance lui aussi dans l’expédition. Depuis l’avion aux airs de rapace, nous prenons notre envol, les ailes dirigés vers Tirana, en scrutant l’étendue bleue à travers le hublot. Une fois dans la capitale, nous prenons précipitamment la route vers notre cible. Le littoral proche du Monténégro offre plusieurs orientations pour capter la houle hypothétique. A notre arrivée la mer est complètement plate et atone. Peu rassurant. Mais le lendemain, aux premières lueurs, les vagues sont là. Il nous faut négocier avec un soldat pour traverser une zone militaire et atteindre une plage ayant du potentiel. Le temps presse, cette houle est fugace, mais j’arrive enfin à me jeter à l’eau. Je rame avec vivacité, je fonce à pic sur ma cible : j’ai  ma première vague et ma première session en Albanie.

Mafia Beach

                  

Le long des plages, les immeubles sortent de terre un peu partout. Ils défigurent progressivement la côte et de toute évidence ils servent à blanchir l’argent sale de la mafia albanaise. Si les routes sont en mauvais état, les berlines allemandes de luxe sont nombreuses à nous doubler à vive allure. La mafia albanaise est basée sur le code d’honneur « Kanun » qui a codifié la pratique de la Vendetta, appelée Gjakmarrja (vengeance). La loi du silence et les liens du sang priment. Depuis la chute du communisme puis la guerre des Balkans, la pègre s’est imposée dans le trafic de drogue (héroïne, cannabis), le proxénétisme, le racket et la contrebande. L’Albanie est un des pays les plus pauvres du continent européen, la population quitte sa terre natale en masse. La mafia contrôlerait déjà un tiers de l’économie nationale et cette réputation ternie l’image du pays. Pourtant nous sommes toujours bien reçus par les albanais. Au deuxième et dernier jour de houle, nous explorons une nouvelle zone. La mer se calme mais le plan d’eau est lisse comme un miroir. Un gardien souriant nous laisse accéder à la plage d’un hôtel flambant neuf. Le style est baroque et kitch. Il n’y a pas le moindre client en ces mois d’hiver. Une droite déferle devant un bar de plage à l’abandon. Le sable est noir. Vite, c’est la fin de la houle. Une jolie vague déroule à hauteur de poitrine. Depuis le spot, les hôtels fantômes provoquent une atmosphère surréaliste. Nous décidons d’aller plus loin. La route se transforme en chemin de terre. La voiture s’ensable au milieu de nulle part entre les montagnes et la mer. Deux gamins viennent à notre aide. Le véhicule sort de l’ornière, mais il est déjà trop tard pour les vagues, elles ont disparu. Un peu plus haut dans la montagne, un couple de vieux nous fais signe. Ils nous invitent dans leur maison. Une ferme de montagne en pierre surplombe un paysage sauvage. Ils cohabitent avec les porcs, les poules et les vaches. Ils nous assoient dans leur salon. Sur la table ils flanquent une miche de pain, un fromage artisanal et de l’alcool. Le vieux nous parle en albanais tout en nous servant des verres d’eau de vie. Nous ne comprenons rien à leur langage, mais leurs sourires et  les regards s’expriment. L’empathie dépassent la barrière des langues. Ils sont heureux de recevoir des étrangers. Dehors le décor est fascinant. Les montagnes des Balkans se jettent dans la mer Adriatique. Une lumière douce et délicieuse enveloppe la forêt puis l’horizon. Au loin j’aperçois un rapace somptueux survoler son territoire.

VIDEO ADRIATIK’S TRIP